Retardé de quelques mois en raison de la crise du coronavirus, la presse nous apprend vendredi 12 juin 2020 que l’État a approuvé le méga-projet controversé d’urbanisation du site la caserne des Vernets (1), fer de lance de l’urbanisation de tout le quartier Praille-Accacias-Vernets (PAV) (2). Que nous apprend la continuité du développement urbanistique sur le régime politique dans lequel on vit? Et comment nous pourrions le changer?

 

Ce projet et les oppositions qu’il suscite font ressortir une des contradictions majeures que nous vivons à Genève qui existe entre les utopies de la Ville désirée et la réalité de celle qui est imposée. “

Le projet d’urbanisation de la Caserne des Vernets est dénoncé comme étant une aberration de bétonnage et de sur-densification que nous paierons pendant des générations. De nombreuses voix, et parmi elles, celle du Collectif des associations d’habitant.e.s de quartier, ont démontré l’impact néfaste de ce projet par des arguments que l’on peut relire ici.

Ces arguments, que ce soit la perspective d’une tour massive de 86 m, la part basse de logement à loyer bon marché sur un terrain public ( – de 22 % de ces logements type « HBM »), la coupe de 108 arbres et de la perte de la possibilité d’un parc en pleine terre, aussi pertinents soient-ils, ne doivent pas occulter le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’un débat d’options architecturales.

En extrapolant un peu, il est possible d’en tirer une analyse générale de notre contexte politique et esquisser des réflexions propres à nourrir notre pratique militante.

Ce projet et les oppositions qu’il suscite font ressortir une des contradictions majeures que nous vivons à Genève qui existe entre les utopies de la Ville désirée et la réalité de celle qui est imposée.

Qu’est-ce que la Ville et qui nous la confisque ?

 

La Ville est une utopie démocratique qui est condamnée à décevoir en raison du fait qu’elle est confisquée par une autorité technocratique déconnectée du commun, de la majorité des gens.

On pourrait désigner cette autorité comme un « complexe de gouvernance urbaine ». Ce dernier est d’abord un binôme composé de l’État et des promoteurs immobiliers (cette espèce particulière de capitalistes du béton – le géant français Bouygues pilote la construction des Vernets). Mais ce binôme est aidé par des acteurs qui rendent acceptable le projet en le maquillant d’un verni d’activités socialement utiles. Ces dernières masquent des choix politiques catégoriques fondés sur le culte du profit privé. On connaissait les caisses de pensions et les fondations publiques, mais il faut également citer les désormais inévitables Coopératives (Cigüe – logement étudiant et Codah) (3) ou les acteurs culturels (ARVe ou Ressources Urbaines, pour l’occupation transitoire du chantier).

De tout le dispositif, l’argument de la création de logements est le plus massif. On peut démonter le mensonge de cet argument dans chaque cas, mais il faut bien reconnaître qu’il est très efficace de l’invoquer pour disqualifier toute opposition au développement urbain imposé actuellement. On se contentera de relever, pour l’heure, que ce mode de gouvernement par la « crise » – ou la pénurie organisée de logements – avance masqué, empêche le débat et qu’il est de ce fait antidémocratique.

Le croissance urbaine capitaliste et les résistances qu’elle produit

Si la plus grande part de notre existence est régie par cette gouvernance de soft-dictature, elle s’impose avec fracas dans le cas de l’aménagement de parcelles publiques. C’est proprement fracassant de voir notre environnement transformé par les grues, le béton et les embouteillages, sans que les chiffres de milliers de demandeurs.euse.x.s de logements sociaux ne baissent significativement depuis dix ans.

Derrière l’urbanisation de la caserne, il y a un projet de croissance de la ville par l’extension des activités tertiaires, soit l’économie des services. Cette croissance suit une tendance mondiale qui est très marquée à Genève depuis la fin des années 1990. On peut nommer cela métropolisation (4).

La métropole suit l’investissement massif dans le bâti qui est, d’une part, une conséquence du développement des besoins d’infrastructures de production et de consommation à toujours plus large échelle et, d’autre part, une technique éprouvée par le capitalisme pour résoudre ses crises, en absorbant le surplus de capital (5). Dans le cas suisse, l’investissement immobilier est souvent désigné comme valeur refuge. Si les banques ont vu leurs petits secrets mis à mal ces dernières années, la Suisse et Genève restent en bonne place pour être un coffre fort mondial. Les lingots sont de bétons et il n’y même pas besoin de les cacher: ils dresseront bientôt leurs ombres de 86 mètres sur le quartier populaire de la Jonction.

La course infinie et absurde au profit attaque le bien-vivre en ville, mais pas seulement. À une échelle plus large, c’est une évidence de plus en plus partagée que le développement de l’industrie et de l’urbanisation pourrait remettre en cause de nombreuses vies humaines sur terre en raison du changement climatique qu’elle induit.

C’est également presque un lieu commun – d’un point de vue critique et militant – de dire que les autorités que nous sommes censé.e.x.s désigner de manière élective sont toutes dépendantes d’un système de concurrence entre les collectivités publiques, pour attirer des entreprises privées et leurs mannes fiscales (6). Elles n’ont d’autre choix que de vendre les biens communs aux plus offrants, comme en témoigne le projet de la caserne ou encore l’octroi de forfaits fiscaux à des sociétés de tradings (7).

Une narration réactionnaire

 

Néanmoins, la question du manque de qualité de vie urbaine fait perdurer une contradiction relativement constante avec le développement et la croissance. Elle tend à s’exprimer par des oppositions politiques puissantes, mais qui ont toutes en commun de pouvoir s’étouffer rapidement dans une narration réactionnaire. A titre d’exemples, le 9 février 2020, un vote a eu lieu contre le déclassement des zones villas de Cointrin/Meyrin. Ce résultat est sorti des urnes contre l’avis de l’ensemble de l’establishment politique. On pourrait facilement dire de ce vote qu’il n’est que l’aspiration d’égoïstes parvenus, propriétaires de villas, ne voulant pas partager leur environnement avec les moins-bien-logé.x.e.s (8). L’autre face de la même pièce est la question des zones piétonnes ou la mise en place de pistes cyclables élargies nous est présentée comme l’opposition entre cadres privilégié.e.x.s du centre-ville, contre prolo-frontalier-petit-indépendant-du-bâtiment-en-camionnette (9).

La crise et le futur de la métropole genevoise

 

La contradiction qui tourne autour de la ville et de son développement a été mise entre parenthèses par la crise du coronavirus. On a assisté, ébahi.e.x.s, à l’arrêt (temporaire) des chantiers qui font croître Genève et, plus généralement, d’une coupe difficilement imaginable dans les flux de personnes, d’argent et de marchandises qui la traversent et qui en constituent pour bonne part de la réalité des rapports de production.

L’état de sidération passé, on fait face a un presque tout aussi surprenant retour aux affaires courantes depuis trois semaines. La Banque cantonale genevoise nous vante déjà la « résilience » de l’économie suisse face à la crise mondiale (10). L’économie semble avoir bel et bien repris ses droits (11).

Back to business donc, les grands projets repartent. Ça ne veut pas dire que la crise n’a aucunement changé la donne. Mais il n’y aura vraisemblablement pas de rupture rapide avec les schémas de « développement » de la ville et ses caractéristiques.

Par ailleurs, du point de vue du système capitaliste, les crises peuvent être des moments salvateurs de purge d’acteurs surnuméraires par l’exacerbation des jeux de la concurrence. Il a été relevé plus haut que les villes étaient aujourd’hui des acteurs économiques qui se faisaient concurrence entre elles. On peut faire l’hypothèse que la présente crise va écarter les maillons plus faibles au profit d’autres.

Cela signifie que, d’un point de vue géographique, quand bien même la crise qui suit la pandémie est mondiale, elle ne va pas se déployer partout de la même manière. Elle pourrait même apporter ici et là prospérité (toujours du point de vue du système capitaliste et de ses classes dominantes). Elle pourrait ainsi exacerber des fractures territoriales et mondiales, en suivant vraisemblablement les sillons déjà tracés par les relations impérialistes au niveau mondial et les fractures existantes à une échelle locale.

Dans ce contexte, l’économie qui fait les rapports de production à Genève possède certaines fragilités notamment liées à sa dépendance aux voyages de personnes et à l’instabilité croissante des prix des matières premières (12). Cependant, Genève et son projet métropolitain restent toute de même bien placés dans le contexte du système-monde, en raison du franc suisse, du pacte social très puissant et de ses investissements en infrastructures. On peut donc faire l’hypothèse qu’elle ressortira gagnante de l’épuration inter-métropoles sans pour autant que ses classes dominantes ne se privent d’une épuration interne de classe. Cette dernière passera vraisemblablement par un énième assaut sur la main-d’œuvre migrante et par la contraction de l’État social au nom de la dette. Le paradoxe reste qu’une bonne part de la dette publique provient directement de l’expansion urbain des ces dernières années.

À nous d’en prendre acte. La métropole, ses flux et leur croissance vont ainsi continuer de fonder les caractéristiques du système économique et du régime politique qui gouvernent nos vies dans le contexte genevois.

Une force d’opposition et ses militant.e.x.s devraient toujours avoir les contradictions que ces produisent à l’esprit, car c’est partant de ces contradictions et en tentant de les approfondir qu’on peut creuser les failles du régime.

De la contradiction au rapport de force

 

Nous voulons traduire les contradictions par un rapport de force, qui lui-même ne peut que provenir d’une lutte.

Le fait d’ancrer une lutte dans un territoire – pare exemple la défense d’une zone – nous donne parfois un avantage tactique décisif. L’avantage provient notamment du fait que ce genre de conflit s’inscrit dans la durée et a un caractère tangible et donc plus facile à transmettre.

La Caserne est un exemple de grand projet nuisible qui s’impose à nous. Contesté, il incarne les contradictions susmentionnées. Le projet s’inscrit sur un territoire qui est par essence commun : le sol qui plus est propriété de l’État.

De la lutte contre ce projet, comme les autres qui suivront, doit éclore l’idée que nous avons le droit de décider collectivement ce qui doit être fait dessus. À partir de ce droit, on peut exprimer un refus : refuser l’état des choses imposé par diverses formes de protestations ou de blocages à même de retarder les projets et infliger de vrais dégâts économiques, voire jusqu’à susciter leurs abandons.

Les luttes à mener avec ces objectifs en tête peuvent l’être dans tous les quartiers. Elle est la meilleure manière de se distancier de la narration réactionnaire qui se superpose aux résistances à la croissance capitaliste de la ville. Toute lutte populaire qui permet à des gens animés par un désir de vivre et de prendre leur destin collectivement en main est bonne à mener.

Qu’en est-il du programme politique de transformation sociale qui pourrait naître de tels rapports de force ? Le définir à l’avance est toujours un exercice périlleux. Mais il semble nécessaire de s’adonner à l’exercice, tout en sachant que c’est en définitive le déroulement des luttes qui façonnera le monde auquel nous aspirons dans lequel il fait « bon vivre », – pour détourner à notre avantage le discours des autorités. En l’état, alors que l’opposition au développement urbain est embryonnaire, on devra se contenter d’une esquisse. Une esquisse de programme pourrait être de se donner l’objectif d’obtenir, quartier par quartier, des comités de transition écologique et sociale. Ces derniers devaient impérativement avoir un réel pouvoir et des budgets significatifs pour redessiner la ville que nous voulons. Ils devraient également fonder la structure d’une force d’opposition où des personnes puissent se retrouver, se reconnaître et construire leur puissance.

 

Notes de bas de page

 

(1) Feu vert pour le megaprojet des Vernets.

(2) Selon les autorités genevoises : « Le grand projet Praille Acacias Vernets (PAV) situé sur les territoires des villes de Genève, Carouge et Lancy, représente le plus grand potentiel de logements du canton et une opportunité de développement unique au cœur de la ville. Il s’agit de transformer la plus vaste et ancienne zone industrielle et artisanale genevoise en un quartier urbain mixte où il fera bon vivre et travailler. » Lire ici.

(3) Toutes ces entités de taille et au pouvoir très disparate, allant de géants du BTP ou de l’assurance avec des coopératives étudiantes sont regroupées dans un holding dont appellation « Ensemble » ne manque pas d’ironie.

(4) Pour un usage de ce concept, voir l’ouvrage de Guillaume Faburel, Les métropoles Barbares, éd. Le Passager Clandestin, 2018.

(5) Pour une description du phénomène qui est étudié depuis longtemps par la géographie critique, on pourra lire David Harvey, L’urbanisation du capital.

(6) Sur ce système, on lira: Benoît Bréville, Quand les grandes villes font sécession.

(7) Au mois de février 2020, l’exonération fiscale pour 10 ans d’une société de négoce matières premières votée par le Conseil administratif de gauche de la Ville de Genève avait provoqué un léger malaise. Lire ici.

(8) Cette position est résumée par la plume du journaliste et maître à penser de la réaction genevoise Pascal Décaillet dans GHI : Genève, contrôle ta croissance!

(9) Le même idéologue nous dit : [«Singulière période, où le prolétaire se déplace en voiture, et où le bobo urbain jouit de l’horizontalité silencieuse des pistes cyclables. »

(10) L’économie suisse pourrait surprendre par sa résilience.

(11) Selon la formule du Centre patronal vaudois qui a fait le buzz. Lire ici.

(12) Le Temps – Les quatre piliers de l’économie genevoise.